Professeur d’université, Junker1 de l’Évangile, et découvreur de christianisme (1483-1546)
Martin Luther a 17 ans en 1501, quand il s’inscrit à l’université Erfurt. Puis il entre au couvent des ermites de saint Augustin. Devenu moine, il est ordonné prêtre le 3 avril 1507.
En 1508, il est appelé par son supérieur Staupitz à la jeune université de Wittenberg. Il y prend le grade de docteur en théologie le 19 octobre 1512. Professeur, prédicateur et vicaire dans la province de son ordre, il mènera à Wittenberg une immense activité théologique et ecclésiale jusqu’à la fin de sa vie.
Une théologie révolutionnaire
Quatre éléments décisifs marquent ses années d’enseignement, et orientent sa pensée théologique :
- Tout d’abord, une grande importance est accordée, dans ses cours, à l’étude de l’Écriture sainte, permettant une mise à distance des usages imposés par l’exégèse médiévale.
- Ensuite, une nouvelle compréhension de la notion de justice2 et de justification, remet en cause les « bonnes œuvres », et fonde la liberté du chrétien.
- De plus, une critique de l’enseignement scolastique perçu comme obstacle à la compréhension du message évangélique, affranchit le théologien du poids de la tradition médiévale.
- Enfin, le ralliement de ses trois collègues P. Lupinus,
A. Bodenstein et N. von Amsdorf facilite la constitution d’une sorte d’identité théologique propre à Wittenberg en rupture avec l’aristotélisme3, et contribue à la grande renommée du message de la Réforme.
Tout est en place pour que se déploie le grand mouvement réformateur qu’il appelle de ses vœux.
Une théologie sans indulgence
L’affaire des indulgences lui vaut d’être accusé d’hérésie et de lèse papauté ; devenue internationale, elle dépasse le cercle de la seule université. Ses conséquences placent Luther devant la nécessité de développer sa pensée, de mettre en œuvre la réforme de l’Église. La rupture est consommée4. Il est banni, excommunié. Il doit, avec beaucoup d’autres, et dans toute l’Europe, inventer une nouvelle manière de vivre l’Église et son rapport au monde et à Dieu. Des quatre grands écrits réformateurs de l’année 1520 que sont le Sermon sur les bonnes œuvres, le Prélude sur la captivité babylonienne, le Traité de la liberté chrétienne, le Manifeste à la noblesse de la nation allemande, ce dernier présente clairement une nouvelle vision et une nouvelle version du christianisme, un véritable programme de réformes. Tel Josué devant Jéricho, Luther fait tomber les trois murailles qu’il combat : la première est cette distinction établie entre l’état ecclésiastique et l’état laïque : il n’existe en effet aucune différence entre chrétiens, si ce n’est celle de la fonction5. La deuxième est la prétention du pape d’être seul maître de l’Écriture. La troisième est qu’il appartiendrait au pape seul de convoquer ou de confirmer un concile, alors qu’il peut arriver que le pape lui-même soit cause de scandale. Mais le sacerdoce universel n’autorise-t-il pas tous les membres de l’Église à agir dans ce sens ?
Autorité de l’Écriture contre pouvoir de l’Église
Au moment même où se posait donc, grâce à Luther, une série de questions théologiques majeures, notamment le statut des Écritures, la définition des ministères, la compréhension du rôle de l’Église, la liberté du chrétien en matière d’interprétation et d’éthique, la justification par grâce et ses implications ecclésiologiques, le sens du culte, la notion sacrificielle de la messe…, la seule question de l’autorité s’est trouvé placée au centre de la querelle. C’est pourquoi la réaction a d’abord été violente, et d’ordre disciplinaire puis politique. Cependant, le concile de Trente constituera à sa façon, un peu après, le deuxième temps de la réponse, une réponse d’ordre théologique et ecclésiologique. Et en ce sens, peut-être, l’on pourra dire que l’Église catholique romaine, telle que nous la connaissons aujourd’hui, est une sœur cadette de la Réforme de Luther. Une sœur séparée, certes, mais non pas ignorée. Luther, par ses questions, exigeait en effet que ne cesse jamais le dialogue.
François Clavairoly
1. Caché au château de la Wartburg par le Prince-électeur de Saxe Frédéric le Sage, après sa mise au ban de l’empire en 1521, il se donnera le pseudonyme de Junker Georg , « Chevalier Georges ».
2. Le prologue du cours sur l’épître aux Romains, par exemple, oppose deux compréhensions du fait d’être juste, à savoir « faire des actes justes » (agere iusta) et « exister en juste » (existere iustus). « Faire des actes justes » était la formule caractéristique de la scolastique médiévale, mais pour Luther, la révélation de Dieu et la justification sont une action de Dieu sur l’existence humaine comme telle dans sa totalité.
3. En témoignent déjà les 151 thèses de Bodenstein d’avril 1517, et les 97 thèses de Luther du 4 septembre sur la justification. « Theologia nostra et S. Augustinus prospere procedunt et regnant in nostra universitate » écrit-il en mai 1517, quelques mois avant le 31 octobre et la publication de ses fameuses 95 thèses sur les indulgences.
4. Érasme, par exemple, ne le suivra pas, hésitant, comme beaucoup.
5. Martin Luther est le premier théologien issu du catholicisme qui ait remis radicalement en question le visage traditionnel du prêtre, pour lui substituer une figure nouvelle dans le christianisme de son temps : le ministre de la Parole de Dieu. Cette révolution, ratifiée sur-le-champ par des milliers de prêtres et de fidèles, s’appuie sur deux principes qu’aucune discussion relative au sacerdoce ministériel ne peut ignorer : l’Écriture et la justification par la foi. Cf. D. Olivier in Les deux visages du prêtre, Fayard, Paris - 1971.