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Ce mois-ci : Face au défit des migrations


Le diaconat protestant : une fidélité aux défis de notre temps

Lors du Synode régional en novembre dernier, Antoine Durrleman, président du Centre d’action sociale protestant (CASP), a exposé sa vision de la diaconie

Dans l’action sociale, nos institutions protestantes ont-elles, aujourd’hui, un accent qui les fait reconnaître ? Cet accent l’acceptent-elles ou le nient-elles ? le repoussent-elles ou en font-elles la marque de leur action ?

Un monde qui bouge

Être solidaires, accompagner, soutenir, n’a jamais été facile : au temps de l’âge d’or et jusqu’au tournant des années 1990, nos Églises – avec des moyens modestes – ont été à l’origine de ce dispositif d’accompagnement, avec une simplicité qui permettait de retrouver des droits, une confiance et de s’insérer dans la société. Aujourd’hui, le monde a érigé la mobilité comme étant la règle de son action : on a un emploi, on perd son emploi ; on a un logement, on perd son logement ; on retrouve un emploi, on retrouve un logement mais avec le risque de les perdre à nouveau. Les problématiques sociales se renouvellent vite : ce qui était simple devient compliqué. L’action sociale reste une relation personnelle, singulière. Pour être efficace, il faut être à la fois un artisan pour celui qui agit, mais aussi un ingénieur qui applique des processus, apporte une réponse normalisée, et qui domine la complexité des dispositifs pour les agencer. Le passage d’artisan à ingénieur bouleverse complètement la manière dont la solidarité a à s’exercer. Ceux qui sont en difficulté ne sont plus nos proches, nos voisins, mais ceux qui viennent du monde, qui demandent asile. D’autres modes de vie, mais une même nécessité : être présent et accompagner, simplement, dans des traditions à comprendre et à intégrer pour pouvoir aider.

Une politique sociale
Ces changements posent la problématique du défi de la solidarité, confronté aux évolutions en cours dans les politiques sociales elles-mêmes. Ce ne sont pas simplement les problématiques d’aide et les gens qu’on aide qui changent mais la manière d’envisager ces réponses. Nous assistons à une marchandisation du social : on demande à la personne que l’on aide d’être elle-même à l’origine de la façon dont elle va sortir de ses difficultés. C’est une logique du donnant-donnant : il y a d’un côté une main qui se présente, d’un autre une demande d’un retour. Et dans ce retour, le reproche informulé que la personne aidée n’est dans la difficulté que parce qu’elle le veut bien et qu’elle en est responsable. Cette logique libérale concerne aussi les institutions qui portent cette aide. Elles sont soumises à des logiques de mise en concurrence et d’appel d’offre qui se substituent au partenariat avec les pouvoirs publics. Autrefois les institutions présentaient un projet issu du terrain, réfléchi, auquel les pouvoirs publics accordaient ou non leur soutien. Aujourd’hui, la logique s’inverse, c’est le financeur qui détermine l’objectif et le cahier des charges ; c’est à l’association de se positionner, de répondre ou non, et au final de ne pas avoir de marge de manœuvre. Cette logique du tout économique, du donnant-donnant, remet l’institution en cause.
Les populations changent, les évolutions du libéralisme nous touchent, et l’intervention de l’État est de plus en plus pressante. Ça n’est pas simplement la question de la logique financière. S’il est normal, s’agissant de fonds publics, que le financeur demande des comptes, la montée de la norme de droit devient paralysante pour agir. Pas simplement la protocolisation juridique de bonnes pratiques, mais la volonté pour les pouvoirs publics de se protéger, de ne pas être en risque. C’est la montée du principe de précaution : vous faites, mais vous faites comme on vous dit. S’il y a une difficulté, le risque sera renvoyé sur l’acteur et sur l’association.

Attention danger
Cette double problématique des populations et des politiques sociales qui changent, interroge directement notre fidélité. D’abord par la logique purement gestionnaire : dés lors qu’on est dans l’univers des chiffres, la complexité des dispositifs, on a tendance à devenir soi-même le professionnel qui va gérer cette complexité. La professionnalisation n’est pas simplement la maîtrise d’un savoir-faire mis à disposition de quelqu’un qui a besoin d’aide, cela devient un objectif en soi et pour soi. Le risque étant que l’institution oublie ce qui l’a fondée, le sens de son action et se réfugie dans la gestion, dépourvue de ce qui a fait sa force et son élan. Ce risque est présent dès que les contraintes s’accumulent, que les complexités grandissent.
Le deuxième risque est le repli identitaire : ne plus avancer mais attendre que les initiatives soient portées. Ce qui fait la force d’un engagement n’est pas simplement une aide ponctuelle mais que dans l’aide qu’on apporte on bouge la société. Il y a un moment où le risque – mortifère tout autant que gestionnaire – est qu’on n’ait plus envie de bouger cette société en se disant : un jour viendra le Royaume ; dans l’immédiat pactisons avec cette société telle qu’elle est.

Une théologie de l’espérance
Comment alors faire face à ce défi de la solidarité au nom du Christ sinon en revenant à ce que sont nos racines ? Le Casp a été créé, il y a cent ans, au nom du message de confiance et d’espérance de l’Évangile, qui s’adresse à tout homme dans la liberté de la grâce. C’est parce que ce message s’adresse à tout homme que cette association n’est pas confessionnelle mais laïque. Revenir à cette théologie de l’espérance, dans le cadre d’un engagement laïque, c’est dire, à partir de nos racines, qu’il n’y a de fatalité pour personne, qu’aucun destin n’est assigné, que chacun est l’acteur de sa vie. C’est dire le refus que la précarité soit érigée en système de régulation sociale, que la peur soit le moteur de la société, qu’une société solidaire oublie la solidarité pour une idée fausse de sa sécurité. Dire aussi que l’aide est dans le lien plus que dans la prestation, dans la relation et dans l’échange plus que dans le dispositif, que c’est une parole qui doit être le levier à partir duquel l’aide se construit : parole de la personne aidée, qui fait écho à une autre parole, celle qui nous inspire. C’est, à partir de cette écoute et de cette parole, qu’un destin change, qu’une autre direction peut se prendre.

Un défi à relever ensemble
Nous ne devons pas être des gestionnaires frileux des dispositifs. Nous avons à nous inscrire dans les cadres donnés, mais nous devons être capables de prendre le risque de ne pas respecter ce cadre, le risque d’un accueil inconditionnel, protester quand des atteintes sont portées au droit de la personne, dire qu’il y a des situations inacceptables qui ne peuvent durer. Être une institution protestante, fidèle à cette solidarité au nom de Jésus-Christ, c’est être capables de dire les choses. Ça n’est pas toujours facile, ça n’est pas notre habitude, notre tradition, notre façon d’être. Ce n’est pas facile de se faire entendre, mais il y a des moments où nous devons le faire, où nous avons devoir de le faire. Être solidaires au nom de Jésus-Christ, c’est plus que jamais aujourd’hui, retrouver le sens du message de l’Évangile.
Se mettre en situation de répondre à ce défi de la solidarité au nom du Christ, c’est pour les institutions, savoir travailler avec l’Église, avec l’ensemble des entraides. Si nous ne nous appuyons pas sur les Églises et sur les entraides, il y a des risques qu’à terme cette logique gestionnaire nous emporte, tellement est forte la pression des pouvoirs publics pour un système d’action qui nie une identité, une spécificité, une certaine force, donc ce que nous sommes. Inversement, nous avons besoin de la sensibilité du terrain, de l’apport de projets qui peuvent être ceux des entraides, et de faire en sorte que ces projets soient fédératifs et les porter ensemble. Une institution a besoin de savoir quel est le sens de son action, mais aussi qui se retrouve dans son action. Il y a risque pour nos institutions, nées des Églises, que la distance avec les Églises s’accroisse, parce que les Églises sont préoccupées de la Parole qu’elles ont à diffuser. Il y aurait un risque que la dimension de solidarité au nom de Jésus-Christ soit uniquement déléguée à des institutions nées de l’Église mais extérieures à elle. Ces institutions ne seront vivifiées par le souffle de la Parole que si, au-delà de ceux qui s’engagent, les Églises elles-mêmes s’engagent avec elles.
propos recueillis par Catherine Goguel,
Paroles Protestantes






01-03-2010

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